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Maman, Mamillon pour les entre-deux, Super Mamillon pour les bébés Cadum – expression de vieux. Elle sera Méga Mamillon, pour les générations à venir.
Maman est née le premier février 1930, en France. En Alsace. Là-bas.
Sur Google Maps, c’est à gauche quand le doigt remonte. A Munster.
Allez, on se dit tout, elle habitait au 4 de la rue du Docteur Heid.

Mon D.ieu, mon D.ieu ! Ô mon Dieu ! À la place de sa maison aujourd’hui il y a le complexe sportif de la Vallée. Sans me demander mon avis, ils sont venus avec des bulldozers et à coup de pelleteuses ils ont rayé un morceau de nos vies. Leur néant, et leurs néons ont mangé nos souvenirs. Je pourrais vous parler de la laideur qu’ils ont mise en place, du bitume noirâtre, du pétrole, du béton grisâtre, de cet immonde gymnase, mais ça me donne envie d’écrire plein de gros mots. Je pourrais vous dire, à en devenir grossière, à en bouffer mon clavier, comme je hais leurs ronds-points, leurs centres commerciaux, leurs nouveaux quartiers, leurs architectes qui bâtissent sur les ruines de nos cœurs. Que soient cadenassés les cadastres, les bureaux d’études et les ingénieurs pour s’en être pris à l’histoire des gens, aux forêts et aux marguerites.
La vie nous apprend à rechercher l’angle sous lequel, les horreurs peuvent parfois cacher des signifiances. L’esprit shingle de cette salle de sport doit certainement, quelque part, sous un certain angle être bénéfique. Handicapés, enfants battus, miséreux… peut-être un jour s’y sont-ils régénérés en regardant ou en participant à un match de Hand-Ball aux odeurs de polyétéphtalate d’éthylène. A cette idée, mon envie d’assassiner s’estompe. Légèrement.

En remontant la rue, je ne reconnais plus aucune bâtisse. Si, si … je me méprends. Au numéro 10. Ô ! Surprise, je me souviens : cette maisonnette là, elle me parle. Son portail de bois. Je percute. Elle a gardé ses paumelles brunes. Je reconnais les pentures sur les quatre vantaux et les gonds enfouis dans le mortier et aussi, et aussi l’empreinte des coups de truelle. Comme il est beau ce mur plissé soleil. Aussi attachant qu’un visage lézardé. Comme elle est émouvante cette peau décrépie qui raconte.

En remontant la rue, au numéro 14, il y a un immeuble à deux étages, deux portes d’entrée et une trentaine de fenêtres en façade. Ce bâtiment couché de tout son long m’a toujours inquiété. Quelques soupiraux présageant de caves regardent une immense cour vide et caillouteuse.
Si j’aimais beaucoup descendre la rue du Docteur Heid en direction du centre-ville vers le parc Hartmann, mais surtout vers la pâtisserie, en revanche, je n’aimais pas la remonter. D’autant plus qu’après l’immeuble du 14, il n’y avait plus rien. Plus de routes et ça me déroutait. Cette rue ne menait donc nulle part ? Tout me portait à croire qu’elle s’arrêtait dans les hauts sapins. Je ne déchiffrais pas ce chemin. Je ne l’ai pas compris. Je me revois longer le ruisseau en sens inverse de l’écoulement de l’eau. Bon, ça, d’accord, mais après… J’étais perdue. A cent quatre-vingts mètres vers le sud, à partir de la maison de Grossmüeter et de Grossvatter commençait la fin du monde. La route vers la montagne finissait comme ça, d’un coup, à la hauteur du numéro 14. Après c’était le vide. Il n’y avait plus rien. Que du vert et le gris du ciel. J’aurais donné beaucoup pour qu’une âme charitable m’explique avec des mots que l’on dit à une enfant, que ce n’était qu’un virage et qu’une fois le petit pont passé la vie continuait, il y avait un charmant village. Pourquoi m’a t’on laissé si longtemps dans l’ignorance ?

Cela devait être un dimanche, avec la famille au complet nous avons enfin passé la Fecht et là j’ai vu que la mort n’était pas au tournant. Nous avons flâné sur le chemin du Leymel jusqu’ à Luttenbach. C’est à ce moment que j’ai su que la vie ne se terminait pas à l’immeuble du 14. Elle continuait. Mais ça, je l’ai su tellement tard. On ne me dit jamais rien à moi. Et chaque information est tellement douloureuse à obtenir.

En souvenir du monde retrouvé, je me suis permis de détourner les paroles d’une vieille chanson alsacienne. Le Lauterbach de la valse est devenu mon Luttenbach. Bach, cela veut dire ruisseau. Aimez-vous la valse ?

« C’est à Luttenbach que l’on danse sans cesse,
Qu’il faut le dimanche nous voir
La valse nous pousse, la flûte nous presse
Voyez passer les rubans noirs
…Que mon fin soulier s’est perdu
Allons, savetier puisqu’il faut que je rentre
Bien vite qu’il me soit rendu.
…que j’ai perdu mon jeune cœur,
J’y veux retourner, mais en belle mariée
Je montrerai qui a mon cœur. »

J’avais entendu les grands dire qu’un petit Daniel habitait aussi dans la longue maison couchée. Soixante ans après quand j’entends ce prénom ma gorge se resserre comme la route avant de disparaître dans les sapins. Daniel-Caramel. Ne me demandez pas pourquoi j’associe les concepts. J’étais bien petite.

Je vous parle d’un temps où mes jambes étaient courtes de quarante centimètres, de ces années ou je ne faisais par un pas sans fourrer ma main dans celle de Maman.

Je ressentais la frénésie de notre famille quand nous passions devant l’immeuble. Il était spécial et là encore, je ne comprenais pas pourquoi les conversations s’enflammaient devant le 14. Ma sœur est par nature, beaucoup plus normale que moi et c’est certainement pour ça qu’elle a pu faire le lien. Elle m’apprit des milliers d’années après ces randonnées champêtres que Rose, Rose, son sourire et ses regards affectueux y habitait au rez-de-chaussée. Elle était seule avec sa mère. Monsieur Meunier était mort depuis longtemps déjà. Je ne le savais pas. On ne me dit jamais rien à moi.

Rose est née le 6 décembre 1941. Elle avait à peine quatorze ans quand Maman qui travaillait de l’aube au crépuscule lui a demandé si elle pourrait l’accompagner à Paris, rester avec nous, nous garder, Laura et moi. Olivia n’était pas encore de ce monde.

Je vous parlerai de Rose d’autant plus sûrement que je n’ai pas pu lui parler pendant des années. Je n’ai pas eu de conversation avec elle. Comment vas-tu ? Ou as-tu acheté cette couverture ? Que fais-tu à manger pour Noel ? Ou vas-tu en vacances ? Je n’étais jamais prête. Depuis que j’ai quitté la maison familiale, j’ai avec Rose des océans de mots à rattraper. Il fallait que j’apprenne à nager d’abord. J’ai bu la tasse et la mer que je traverse est toujours et encore déchaînée. Il y a tant de vagues, tant d’affaires à écumer avant de partir pour le firmament.

Rose était orpheline et avec peu de choses, elle a su bien mener sa barque. Moi, j’avais tout. J’avais beaucoup. Mes galions étaient chargés d’or, couverts de fleurs et de diamants. Juste, dans la cale il y avait, de la rondeur d’un bouton de culotte, il y avait une petite perforation. Je n’ai pas supporté ce petit trou dans mon identité. Il était mon immense faille. Il fallait que mon bateau prenne du gîte, il fallait que je sombre. Je me suis sabordée à la première mise à l’eau. Je me suis abîmée. Il le fallait sous peine de ne pas comprendre.

Peut-on à la fois aimer quelqu’un et s’en éloigner ? Il y a tant de questions. Rose est cette femme bienveillante qui, depuis que j’ai un an et demi a été ma deuxième maman. Elle m’a tout donné de sa jeunesse. Elle m’a tout donné de sa tendresse. C’est alors qu’est venu pour moi le temps de la honte. Je n’arrivais plus à lui parler. Rien n’est plus difficile que la simplicité. C’est pour ça le silence entre nous. Je n’ai pas été à la hauteur des yeux rieurs de Rose, de son naturel, de sa gracieuse modestie. Tout ce qui n’était ni compliqué ni sophistiqué me faisait peur. En dehors de l’énigmatique, je panique. Je ne me sens bien que dans le difficultueux et ne sais bien nager que dans les eaux sibyllines. Je suis une coryphène gobeuse de mouches. La coryphène ? C’est une grosse dorade. La main droite, c’est quand le pouce est à gauche.